Compagnes, compagnons Jacques-Stephen Alexis

En 1957 la question est crucialement posée, causons donc.

Bien sûr, l’ humanisme ne saurait être une chose achevée, mais l’ humanisme ne se développe pas tout seul, c’est nous qui le faisons avancer. Croyez-vous, amis intellectuels, que l’humanisme 1956 soit suffisamment profond, c’est-à-dire pleinement fondé sur un puissant, un débordant amour de l’homme, une confiance inébranlable en lui et en sa destinée aux perspectives infinies ?.. La question est posée à tous, quelles que soient les étiquettes dont ils se parent. A entendre une telle question la plupart d’entre nous seront tentés de regarder vers les autres et d’émettre des critiques à leur adresse, s’oubliant soi-même. Que chacun de nous regarde dans son cœur. Cet amour et cette confiance ne sauraient être platoniques ni à éclipses, si l’humanisme n’est pas un alibi, mais une réalité vivante.
Pourtant !… Regardons parmi nous, amis intellectuels. Combien d’hommes secs, sans un élan spontané, sans une générosité désintéressée ne confondent pas, malgré leur talent, l’humanisme avec un esthétisme pur et simple, détac.hé de toute communion, de toute affection, de toute participation, de toute solidarité véritable ? Certains même, certains intellectuels, je dis bien, semblent haïr l’homme, haïr ce qu’ils sont eux-mêmes, objectivement ils le démolissent, ils lui enlèvent sa confiance en lui, ils ne mettent en évidence que ce qu’il y a de négatif, ils escamotent la merveille humaine, ils refusent de comprendre que, dans ses faiblesses, et ses laideurs mêmes, l’homme est mouvement continu, libération, beauté. Oh ! bien sûr, les choses n’atteignent pas toujours ce degré chez tous les intellectuels, mais on sent souvent cette négation sous-jacenie, dans chaque détail de leurs œuvres et de leur vie, dans leurs rapports avec autrui, dans leurs petits gestes. Parfois cette besogne d’avilissement de l’homme prend la forme du doute, du scepticisme, de l’ironie caustique, de l’humour cannibale, et de très belles œuvres, de très belles vies nous laissent un relent douteux. Dans d’autres cas certains intellectuels témoignent d’un certain amour de l’homme, en dépit même de leurs propos. Mais qu’est-ce qu’un certain amour sinon le faux-amour, s’il n’est pas un amour certain ? Le pire des cas est encore l’humanisme verbal, oratoire, mensonger dans l’action, incapable de compréhension, de participation à la sensibilité et au drame d’autrui, mais combien de formes intermédiaires n’existent-elles pas ?

Qu’à certaines minutes s’élèvent en nous des doutes fugaces, que nous ayons des faiblesses passagères, cela ne saurait fondamentalement contester notre humanisme,notre amour et notre confiance en l’homme, mais l’amour doit être action, action quotidienne et délibérée. Il ne faudrait pas que nous nous laissions décourager par les tristesses de certaines heures, les impératifs brutaux qu’imposent les luttes sauvages de notre temps. Les guerres, les luttes, les compétitions, de quelque ordre que ce soit, ne sont jamais idylliques. Recherchons toujours l’essentiel, observons pour voir si ça bouge, si l’humanisme se développe, s’enrichit, se débarrasse de sa scorie. Ne passons pas de l’admiration béate et laudative à la négation pure et simple, d’un extrême à l’autre, dans un perpétuel chassé-croisé… Depuis des millénaires nous sommes liés à la même géhenne. Avec des hommes encore plus imparfaits que nous le sommes aujourd’hui, l’ humanité a indiscutablement avancé. Ce sont des hommes imparfaits qui transformeront la vie sur la planète terre, aucun ange ne descendra du ciel pour le faire à notre place. C’est le moins parfait qui donne le jour au plus parfait. A l’orée de l’ année nouvelle, nous intellectuels qui, sommes des. éducateurs collectifs, des guides, des porte-lumière, essayons de rendre notre humanisme plus profond en nous-mêmes, un peu plus vivant, un peu. plus quotidien, un peu plus agissant. Hélas ! je ne suis pas naïf au point de croire qu’il suffira de quelques mois pour que moi et les autres nous nous débarrassions de notre scorie ! Mais si nous nous mettons au travail en nous-mêmes, quelles que soient nos conceptions et nos disciplines, nous pourrons à la fin de l’année qui commence constater un progrès tangible de l’humanisme en général.
Tel est mon premier vœu pour 1957. Aimons et ayons confiance un peu plus en l’homme de partout, c’est-à-dire en nous-mêmes et que cela se traduise dans nos actes comme dans nos œuvres.


Le deuxième vœu que je formule pour 1957, tout en étant lié au premier est sensiblement différent par ce ce qu’il implique.. C’est à l’épreuve du feu que l’on mesure la valeur d’un, homme.
Je dois dire que cette année écoulée nous a permis de mieux connaître ceux qui nous entouraient. Cette année a apporté joies,  il y en a eu de nombreuses sur la planète, et aussi tristesses amères. Nous avons été à même d’éprouver la solidité des nerfs de celui-ci ou de celui-là, de vérifier la trempe des aciers et de mesurer l’harmonie intérieure à laquelle nos amis étaient parvenus. Nous sommes en effet tous doués de raison, d’affectivité et de sensibilité. Plus particulièrement l’intellectuel est celui qui a pris l’engagement envers lui-même de porter au plus haut point l’harmonie de ces trois facultés qui réagissent l’une sur l’autre.
Il apparaît cependant que, de notre temps, raison, affectivité et sensibilité n’ont pas atteint le même degré de développement chez les individus. Celui-ci qui est doué d’une faculté d’intellection et d’un savoir très grand peut avoir son affectivité atrophiée et sa sensibilité émoussée ; il peut sous-estimer l’angoisse humaine, la vibration et le tremblement de l’humain, sa naturelle propension à la joie, au plaisir et à la paix intérieure. Celui-là au contraire peut donner le pas à son affectivité ou à sa sensibilité, il peut être porté à considérer le bonheur, l’amour et la sentimentalité humaine sans envisager dans les actes le possible, le nuisible, sans les lier à la raison.

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1 commentaire

  1. Ma réponse à l’ami , mon médecin traitant d’Haïti qui me l’avait envoyé, ce que j’avais reçu comme une prescription pour mon équilibre mentale.

    Quelle productivité remarquable !
    L’Académie française tout entière a été passée en revue simplement pour présenter des vœux, mais malheureusement, cette année-là a annoncé le début d’une période difficile qui n’a fait qu’empirer d’année en année.
    Je conclus donc que la philosophie, les prophéties et les approches religieuses ont toutes échoué.
    L’approche la plus sûre devrait être fondée non pas sur l’intellect, mais sur l’intelligence intrinsèque, l’intuition qui permet à l’homme de percevoir et de vivre selon la vraie voie, qui seule peut le conduire au véritable amour, qui n’a d’autre équivalent que la transcendance menant à la Source que nous appelons Dieu, Allah, Waheguru et par tous les autres noms.

    Rosalvo Bobo ne nous a pas non plus été favorable concernant notre premier centenaire de l’indépendance. Mais il semble que la malédiction qui nous afflige mérite un exorcisme qui doit être plus que de simples mots pour construire les arcanes haïtiens, qui ne devraient pas exclure les véritables maîtres de cette terre, que les esclaves affranchis et ceux déportés d’Afrique doivent inclure dans notre panthéon.

    Voici un texte qui en parle :

    https://frantzrimpel.com/2022/04/15/arcane-haitien-que-se-passe-t-il/

    Voici comment j’avais formulé mes voeux pour les années précédentes que je renouvellerai cette année encore :

    https://frantzrimpel.com/2021/12/26/mon-voeu-pour-lannee-2022/

    Et enfin,

    https://frantzrimpel.com/2018/10/04/indignons-nous-enfin/

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