Compagnes, compagnons Jacques-Stephen Alexis

Le dernier vœu que je formule ne sera pas moins important, à mon sens. Souvent nous entendons les intellectuels se plaindre du décalage réel qui existe entre le progrès matériel et la morale de notre temps. Bien sûr, il ne saurait en être autrement, puisque les anciennes valeurs idéales et morales survivent toujours longtemps après la mort des sociétés qui les ont conditionnées.
Mais, puisque c’est par la lutte qu’une idée triomphe sur une autre, qu’une morale nouvelle détrône la morale qui l’a précédée, nous sommes en droit de nous demander et de demander à nos amis ce qu’ils font dans leurs œuvres et dans leurs vies pour que de nouveaux rapports humains soient instaurés. Je ne crois pas que le triomphe de la morale puisse se produire tout seul, sans l’action des hommes. Or il est une idée qui me met toujours en colère, à chaque fois que je l’entends énoncer, et elle l’est fréquemment,  c’est le postulat selon lequel on ne saurait faire de la bonne littérature avec de bons sentiments.
De quoi se plaignent alors les intellectuels de notre temps si dans leurs œuvres ils font l’apologie du vice, des bas instincts, de la gratuité et de l’immoralisme ? Loin de moi l’idée d’une littérature et d’un art édifiants dans le genre de la bibliothèque rose ; la vie de notre temps n’est pas une chose idyllique et larmoyante, les hommes ne sont pas des blocs de cristal, et je ne connais personne qui n’ait sa scorie.
En conséquence, il faut selon moi, présenter la réalité avec ses beautés et ses laideurs, mais avec le sens scrupuleux des perspectives d’avenir. Bien souvent, ceux qui se plaignent le plus du décalage entre le progrès matériel et la morale sont les plus hystériquement attachés à une esthétique de la gratuité ou de
l’ambiguïté. Je n’ai pour ma part aucun préjugé contre la recherche de formes belles et nouvelles, au contraire, sans aucun conformisme, je m’essaie à renouveler les anciens organons et les anciennes symboliques, voire même à en découvrir de nouveaux. Cependant si la vraie beauté en art et en littérature se réduit à de belles arabesques, à de belles formes, à de belles couleurs, à de beaux équilibres de sons, de mots ou de masses, pour lesquels les bas instincts, les vices, les hideurs de la vie sont les premiers ou même les seuls matériaux, de quoi se plaignent les sectateurs d’une telle conception ? Avec cette continuelle apologie du crime, de l’anormalité, de la folie et du vice il est compréhensible que la morale de notre temps ne soit pas encore ce qu’elle aurait pu

être. Ce sont les créateurs de toutes disciplines dont la production occupe les loisirs des masses et des élites qui sont responsables, pour la plus grande part de la conscience des hommes. Ils ont une très lourde responsabilité dans la crise de la morale contemporaine. Aussi je souhaite pour 1957, que dans un effort général, nous nous adonnions un peu moins à la défense de la licence intellectuelle, de la pathologie du goût, de la perversion des sens et du cœur, sans cesser pour autant de dénoncer, en l’illustrant, ce qui est négatif ou délétère. Seule la réalité pratique et la vérité dans tous ses aspects peuvent être les inspiratrices d’un art humain, donc d’une société plus morale.

A l’adresse de mes amis, de mes camarades de tous les horizons, de tous les compagnons du spirituel et de tous les hommes de bonne volonté, je me permets de formuler ce triple vœu d’un fils d’une race et d’un pays qui ont beaucoup souffert et beaucoup lutté :
Par un humanisme plus profond et plus quotidien, par une meilleure harmonisation des facultés humaines, par une optique plus juste et plus morale de l’homme et de la vie, que 1957 soit un rayonnement de lumière, de sourire, d’amour, de liberté, de douceur et de paix sur le plus beau visage que nous connaissions dans l’univers, le visage de l’homme.
1957 peut être une grande année de la Belle Amour Humaine.

Les lettres françaises, 1957

1 commentaire

  1. Ma réponse à l’ami , mon médecin traitant d’Haïti qui me l’avait envoyé, ce que j’avais reçu comme une prescription pour mon équilibre mentale.

    Quelle productivité remarquable !
    L’Académie française tout entière a été passée en revue simplement pour présenter des vœux, mais malheureusement, cette année-là a annoncé le début d’une période difficile qui n’a fait qu’empirer d’année en année.
    Je conclus donc que la philosophie, les prophéties et les approches religieuses ont toutes échoué.
    L’approche la plus sûre devrait être fondée non pas sur l’intellect, mais sur l’intelligence intrinsèque, l’intuition qui permet à l’homme de percevoir et de vivre selon la vraie voie, qui seule peut le conduire au véritable amour, qui n’a d’autre équivalent que la transcendance menant à la Source que nous appelons Dieu, Allah, Waheguru et par tous les autres noms.

    Rosalvo Bobo ne nous a pas non plus été favorable concernant notre premier centenaire de l’indépendance. Mais il semble que la malédiction qui nous afflige mérite un exorcisme qui doit être plus que de simples mots pour construire les arcanes haïtiens, qui ne devraient pas exclure les véritables maîtres de cette terre, que les esclaves affranchis et ceux déportés d’Afrique doivent inclure dans notre panthéon.

    Voici un texte qui en parle :

    https://frantzrimpel.com/2022/04/15/arcane-haitien-que-se-passe-t-il/

    Voici comment j’avais formulé mes voeux pour les années précédentes que je renouvellerai cette année encore :

    https://frantzrimpel.com/2021/12/26/mon-voeu-pour-lannee-2022/

    Et enfin,

    https://frantzrimpel.com/2018/10/04/indignons-nous-enfin/

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