LA MEDECINE, C’EST QUOI ?

Dans les derniers temps, j’étais devenu le trésorier de la famille, c’est moi qui percevais l’argent du loyer pour le distribuer à la famille.

Trèves de détails, voilà l’histoire que je vais vous raconter :

Les propriétaires de l’hôtel vieillissaient, et la vieillesse s’accompagne de la maladie ; lui-même il répétait souvent pour paraphraser De Gaulle : La vieillesse est un naufrage. Effectivement , le mari s’éteignit le premier, suivi presque immédiatement par son épouse, dont la chambre se situait juste en face de celle de mon père adoptif. Compte tenu de son âge avancé et de sa sensibilité, il y avait certains chocs qui auraient dû lui être épargnés ; pourtant, parce qu’il projetait l’image d’un homme fort, on ne jugea pas nécessaire de le préserver de ce qui risquait de heurter sa sensibilité, alors même que sa chambre donnait sur celle de la propriétaire, où les médecins fourmillaient à toute heure, la faisant subir toutes sortes d’indignités.

Ce sont précisément ces épreuves que je cherche à épargner aux autres, en leur offrant des alternatives plus douces et plus naturelles.

Un matin, alors qu’il sortait de sa chambre, sans ménagement, on l’informa du décès de la propriétaire.

Sous le choc, il brisa un grand vase chinois – une pièce de musée servant de décoration – puis un magnifique miroir décoratif.

Plus tard, en plein désarroi, il fut surpris nu, courant dans la cour vers la piscine piscine de l’hôtel, Heureusement, des employés masculins étaient présents et assez robustes pour le maîtriser et le raccompagner dans sa chambre.

C’était maintenant à son tour, une foule de médecins – des collègues solidaires de son neveu, lui aussi médecin – vinrent alors à son chevet pour tenter de le soigner. Hélas, la situation ne fit qu’empirer.

Il en était arrivé à un stade où il n’avait plus aucun contrôle sur son propre corps ; il réagissait tel un jeune enfant ayant perdu toute maîtrise sphinctérienne. Il ne pouvait plus se tenir debout sans assistance. Nous avons dû lui faire porter des couches pour adultes — tout comme à un bébé — afin de gérer ses fonctions corporelles, sur lesquelles il n’avait plus aucune emprise.

Cela vous donne une idée de l’extrême difficulté de la situation.

Les amis et les membres de la famille qui savaient venir lui rendre visite aux tout débuts — et qui repartaient anéantis par le spectacle de la déchéance totale du jour au lendemain de quelqu’un qui vivait la vie dans toute sa plénitude, ils finirent par cesser complètement leurs visites. Ils cessèrent même de prendre de ses nouvelles, car celles-ci n’étaient plus que sinistres.

Afin de préserver l’honneur de la famille et de sauvegarder son intimité, je dus assumer seul la totalité de cette lourde charge. Je m’adjoignis l’aide d’une jeune femme que j’avais formée pour qu’elle agisse en qualité d’infirmière — chargée d’administrer ses médicaments et de veiller à ce qu’il ne développe pas d’escarres, ce qui n’aurait fait qu’aggraver une situation déjà critique. Dieu merci, cela ne se produisit jamais.

Ainsi, de janvier à mars 2009, je me retrouvai à endosser le rôle d’un aidant polyvalent, tout en continuant d’assumer mes propres obligations professionnelles quotidiennes.

À la mi-janvier, la propriétaire de l’hôtel qui résidait à l’étranger et avait pour habitude de venir passer les fêtes de fin d’année sur place avec toute sa famille a dut cette année-là différer son départ, quittant les lieux un peu plus tard que le reste de sa famille. Elle agit ainsi afin d’assister à une messe commémorative spéciale, organisée à l’intention des proches qui n’avaient pu se rendre aux obsèques initiales, mais aussi pour mettre en sécurité les biens de la maisonnée, la maison étant désormais vide de toute présence — puisque l’âme même du foyer s’en était allée.

A la veille de son départ, et d’un commun accord avec le neveu le plus proche de mon patient, elle voulait venir à mon secours pour me décharger d’un lourd fardeau, afin que je puisse m’acquitter de mes obligations au sein de l’hôtel dont j’assurais la direction générale. Elle agit ainsi, par ailleurs, après avoir constaté avec quelle abnégation je me consacrais aux soins de mon patient — qui n’était plus, à mes yeux, un simple ami, mais un père, lui qui avait perdu son unique fils récemment.

Ce soir-là, elle m’invita chez elle. Mon patient était véritablement dans un état déplorable : ses yeux semblaient envoyés du feu, par qu’il écoutait la conversation, ses pieds étaient enflés et il présentait divers autres symptômes.

Là, elle me présenta à un fameux médecin psychiatre de renom qui dirigeait un établissement psychiatrique spécialisé, ainsi qu’au neveu de mon patient — lequel n’avait nul besoin d’être présenté, puisqu’il s’avérait être mon propre médecin traitant. Le but de cette rencontre était de m’informer avec beaucoup d’égards — que le psychiatre en question prendrait désormais en charge ses soins, me délestant par là même de cette lourde responsabilité. Elle reconnut le lien profond qui nous unissait — mon patient et moi, mais m’expliqua que je devrais me séparer de lui, car le psychiatre était là pour l’emmener ce soir-là même.

Il était arrivé muni d’une camisole de force, avec l’intention de l’entraver et de l’empêcher de commettre tout acte susceptible de le mettre en danger, lui ou autrui. Je m’y opposai avec véhémence. Je lui demandai plutôt de prescrire un sédatif, un médicament que seuls les psychiatres sont habilités à administrer, lui promettant de réussir à tirer mon patient de cet état avant Pâques. Il m’assura que, compte tenu du facteur aggravant de la sénilité, il ne pouvait offrir aucune garantie que je réussirais a l’en sortir.

Il accepta néanmoins de me faire parvenir les comprimés, dont je tairai le nom afin d’éviter tout malentendu.

Je lui donnai toutefois mon accord et de maintenir la place réservée, au cas où je viendrais à échouer. 

1 commentaire

  1. Ce commentaire fait office de suite à l’histoire — une série d’événements qui m’avaient, jusqu’alors, échappé.
    En ce dimanche de Pâques,
    après avoir savouré un copieux dîner — un repas qu’il avait animé avec son entrain habituel — mon patient et moi nous sommes installés ensemble. C’était un festin de choix, bien que la liste des invités fût des plus exclusives : il n’y avait que lui, ma femme et moi-même. Nous avions délibérément choisi de n’inviter personne d’autre, souhaitant le mettre davantage à l’aise afin de pouvoir poursuivre sa thérapie.
    Pour assurer encore mieux son confort — tout particulièrement au moment du dessert, un instant qu’il affectionne et pour lequel nous avions préparé une douceur spéciale — je lui suggérai de nous retirer au salon.
    Cela semblait une initiative opportune, car notre conversation commençait à prendre une tournure politique — un sujet sur lequel il tenait absolument à rester parfaitement informé.
    Comme guidé par une force invisible, je me sentis inspiré de lui tendre un livre détaillant les grandes réalisations de la présidence de Magloire. À notre stupéfaction la plus totale, il se révéla incapable de lire ; lorsque je le pressai d’essayer — allant même jusqu’à l’aider à déchiffrer une seule phrase — sa tête bascula soudain sur le côté et il se mit à ronfler.
    Ma femme, accompagnée de Chantale — mon infirmière, qui venait de terminer son propre repas dans l’office — me rejoignit alors dans une petite pièce attenante qui nous servait de salon familial.
    Ensemble, nous nous efforcions de donner un sens à la révélation dont nous venions d’être témoins.

    Car, si notre patient s’était montré jusque-là incapable de marcher — nécessitant l’aide conjointe d’une canne et d’un accompagnateur pour soutenir son poids —
    une autre grande surprise nous attendait désormais. Nous le vîmes s’approcher de nous, totalement sans assistance et sans la moindre hésitation, demandant simplement où il pourrait trouver des toilettes.
    Je me précipitai à ses côtés pour lui offrir mon aide, car il avait déjà parcouru une distance considérable, du salon jusqu’à l’endroit où nous nous tenions.
    Une fois arrivé aux toilettes, il parvint à se dévêtir entièrement sans aide ; je me retirai alors discrètement pour lui préserver son intimité.
    Je l’attendis dans ma chambre, qui se trouvait être la pièce jouxtant les toilettes qu’il utilisait. Je l’entendis alors me lancer jovialement : « Rim » — c’était le surnom qu’il employait habituellement pour s’adresser à moi. Il dit : « Donne-moi des sous-vêtements pour que je puisse retirer cet accoutrement de bébé. » Je m’exécutai, car je vis qu’il avait repris le contrôle sur ce point.
    Lorsqu’il réapparut, il vint s’asseoir avec nous et me demanda de lui faire un rapport complet — du début à la fin — sur son état, étape par étape. Je lui dressai un bilan exhaustif et lui racontai comment il avait oublié la lecture — tout en ajoutant que nous ferions un nouvel essai une fois de retour chez lui, plus tard dans la journée.

    Heureusement, après quelques tentatives, sa mémoire revint ; il lut alors une page entière d’un livre sans le moindre signe de fatigue.

    Je partis ce jour-là à onze heures du soir.
    Quelque temps plus tard, le professeur Wesner Désir — représentant la Radio et Télévision Nationale — l’approcha. Souhaitant réaliser une émission consacrée à l’écrivain Jacques Roumain (auteur de *Gouverneurs de la Rosée*) afin de commémorer un anniversaire particulier, il lui demanda de lui accorder un entretien télévisé, faisant valoir qu’il avait connu Jacques personnellement et qu’il était resté proche de sa famille.

    Et voilà : une belle réussite.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.