PROLOGUE
La Voix du Témoin
Avant que les mots ne commencent
Il n’est pas donné à tout homme de choisir ce dont il témoignera. On ne se lève pas un matin avec la décision d’avoir vu. On est convoqué. Quelque chose — la vie dans sa brutalité souveraine, le hasard qui n’en est peut-être pas un — vous place devant des réalités que vous n’aviez pas demandées à contempler, et dès lors vous n’avez plus le choix qu’entre deux attitudes : fermer les yeux ou apprendre à voir. Ce livre est né de la seconde. Non par vertu, non par courage particulier, mais parce que les circonstances ont refusé de me laisser l’autre option.
J’ai longtemps cru que l’écriture était un acte de volonté. Qu’il suffisait de s’asseoir, de rassembler ses pensées, de les agencer avec soin. Ce premier livre que vous tenez peut-être encore dans la mémoire — ce livre qui fut le mien avant que je comprenne à quel point il était aussi le nôtre — m’a appris le contraire. On n’écrit pas ce que l’on veut. On écrit ce que l’on a traversé, et ce que la traversée a déposé en vous comme un sédiment que l’on ne peut plus ignorer. Écrire, pour moi, c’est répondre à une convocation. C’est entrer dans une pièce que je n’ai pas construite, et tenter d’en décrire les murs avec la précision de ceux qui ont appris à marcher dans le noir.
Ce prologue n’est pas une introduction. C’est une confidence. Peut-être la plus nécessaire que j’aie jamais faite.
* * *
Il y a des années — plusieurs maintenant — où j’ai vécu ce que l’on appelle pudiquement des épreuves, et que je nommerai autrement : des zones d’ombre. Des espaces où la lumière ordinaire ne pénètre plus, où les repères s’effacent l’un après l’autre comme des balises emportées par une marée montante. La maladie a été l’une de ces zones. La perspective de la perte imminente en a été une autre. Il y a eu des nuits où rien — absolument rien — ne garantissait qu’il y aurait un lendemain, ni pour moi, ni pour ceux que j’aimais le plus au monde. Des nuits où l’on apprend que la certitude est un luxe que l’existence peut reprendre sans préavis.
Ce que ces nuits m’ont appris ne ressemble à rien de ce que j’aurais pu lire dans un livre ou entendre dans un discours. Ce n’est pas le renforcement que l’on imagine. La survie n’endurcit pas. Elle sensibilise. Elle dépouille. Elle vous retire, couche par couche, cette carapace confortable que les années de vie ordinaire ont déposée sur l’âme, et elle vous laisse devant vous-même dans une nudité que l’on ne sait d’abord pas si l’on doit appeler vulnérabilité ou réveil. J’ai appris, dans ces zones d’ombre, à ne plus regarder la surface des choses. J’ai appris que ce que l’on voit n’est presque jamais l’essentiel. Et c’est cette forme de vision — acquise dans la douleur, affinée par le silence — qui est devenue le fondement de tout ce que j’écris.
* * *
Je dois vous parler de trois moments. Non pas parce qu’ils forment à eux seuls l’entièreté de mon parcours — il y en eut beaucoup d’autres, plus discrets, tout aussi fondateurs — mais parce que ces trois-là ont été des seuils. Chacun à sa manière a modifié quelque chose dans ma façon de comprendre ce que signifie être vivant, et ce que cela signifie d’être présent à la vie de quelqu’un d’autre.
Il y a eu, d’abord, la maladie de mon épouse. Je n’entrerai pas dans les détails médicaux — ils appartiennent à un registre que ce livre ne convoque pas. Ce qui m’importe ici, c’est ce que j’ai vécu dans ce silence particulier que les médecins installent autour d’eux quand les mots deviennent trop lourds à porter. Il y a eu des examens, des consultations, des regards qui se dérobent. Il y a eu un seuil — ce seuil précis où l’on comprend, sans que personne ne le dise tout à fait, que la vie d’une personne que vous aimez tient à peu de choses, à des réalités qui échappent à toute maîtrise humaine. Et puis il y a eu ce retour. Inexplicable selon les termes habituels. Une vie qui ne devait peut-être pas continuer, et qui a continué. Ce que j’ai ressenti alors n’était pas du soulagement — enfin, pas seulement. C’était quelque chose de plus profond et de plus troublant que le soulagement. C’était la certitude, soudaine et indiscutable, que quelque chose d’invisible gouverne ce que le visible ne peut contenir. Que derrière l’apparente mécanique du corps et de ses défaillances, il existe une logique d’un autre ordre — que je ne nommerai pas, parce que nommer trop vite, c’est réduire — mais que j’ai appris à respecter comme on respecte une profondeur dont on ne voit pas le fond.
Le second moment appartient à un homme que j’ai connu très âgé, aux frontières de ce que nous appelons la conscience. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans, et pendant de longs mois il avait habité ce territoire étrange où l’esprit se dissout dans lui-même — ce brouillard épais de la démence qui efface non seulement les souvenirs, mais la sensation d’être un soi cohérent et continu. Ceux qui l’entouraient avaient appris à faire leur deuil de l’homme qu’il avait été. Puis, un jour — un jour ordinaire, sans signe précurseur, sans raison apparente — il est revenu. À lui-même. À sa mémoire. À sa dignité. J’étais présent. J’ai vu dans ses yeux quelque chose que je n’oublierai jamais : la conscience qui résiste à sa propre dissolution. L’être qui refuse de se laisser entièrement emporter. Cet homme, dans un éclair de lucidité que personne ne savait expliquer, m’a enseigné quelque chose d’irréfutable : l’être humain n’est jamais entièrement perdu, même lorsqu’il semble inaccessible. Quelque chose en lui veille. Quelque chose attend. Et parfois, quelque chose répond à un appel que nous n’avons pas su formuler.
Il y avait ce grand musicien nommé Émile Volel — dont je garde un souvenir précieux — qui était devenu un ami.
C’était un artiste « homme-orchestre ».
Ce gentleman avait acheté un clavier Yamaha auprès chez Raoul Denis le représentant de cette marque en Haïti. Or, trois ans après qu’il eut commencé à l’utiliser, des modèles plus récents et plus perfectionnés étaient apparus sur le marché.
Remarquant que j’étais un admirateur — et que j’appréciais sincèrement sa musique — et comme il me laissait de temps à autre m’exercer sur son instrument, il me proposa de me revendre ce modèle plus ancien. Je le lui rachetai pour 800 dollars. Il avait besoin de cette somme pour financer l’acquisition d’un autre clavier — un modèle coûtant 5 000 dollars. Le nouveau clavier offrait des sonorités extraordinaires dont l’ancien en était dépourvu — à une exception près. L’ancien modèle comportait une banque de sons incluant le trombone et l’harmonica ; bien que le nouveau proposât techniquement ces mêmes options, celles-ci sonnaient si artificiellement qu’elles lui parurent totalement factices. Pourtant, il adorait s’accompagner au trombone et à l’harmonica sur la quasi-totalité de ses chansons. Par conséquent, presque chaque week-end — et chaque fois qu’il avait une soirée dansante à animer — il m’appelait pour me demander s’il pouvait m’emprunter mon clavier. Il le voulait que pour pouvoir jouer ces sonorités spécifiques de trombone et d’harmonica, qui sonnaient presque comme naturel.
La situation en arriva à un point où j’avais l’impression d’avoir souscrit un abonnement permanent à son service.
Pour plaisanter, un jour, je lui dis : « Mon cher ami, tu devrais vraiment me verser une commission sur chaque soirée dansante que tu animes !
Car il me faisait travailler , en me faisant transporter le clavier qui pesait. ! »
Pourquoi je fais cette parallèle avec l’Intelligence Artificielle ?
Pour montrer qu’un animal possède des capacités que l’IA ne possède pas. La sensibilité.
J’avais autrefois un chien à la maison — un croisement entre un Doberman et une autre race — mais c’était un animal magnifique : d’un noir lustré et doté d’un corps assez longiligne. Je nourrissais ce chien exactement comme je me nourrissais moi-même ; Plus précisément, j’ai interdit à quiconque de lui donner de la nourriture à base de viande. Mon guide spirituel m’avait enseigné ceci : « Tu n’as aucun droit de contraindre tes parents, tes amis ou quiconque d’autre à s’abstenir de manger de la viande, car ils possèdent les facultés de discernement et de jugement.
En revanche, ton chien relève de ta responsabilité directe ; tu n’as donc aucun droit de le nourrir de viande ou de tout autre produit d’origine animale. » Et, de fait, le chien devint végétarien, adoptant exactement le même régime alimentaire que le mien.
Et tous les membres du foyer respectèrent mes prérogatives.
Cela dit, s’il arrivait qu’un rat 🐀 ou un poulet 🐓 croise son chemin, l’affaire tournait mal pour eux ; on ne voyait plus alors que la queue du rat ou les plumes du poulet. Cela démontre simplement qu’un animal est doté d’instincts animaux — instincts qui demeureront assurément inchangés jusqu’à une vie future, où ils pourraient être transformés par la force de notre exemple positif. Tous comme pour nos parents qui parleront du bien de nous qu’après notre départ.
Je ne saurais dire si c’était la conséquence directe de ce traitement, mais ce chien développa une sensibilité telle qu’elle me laissa croire qu’il était la réincarnation d’un musicien.
Pour reprendre une expression de mon ami Émile Volel : J’aimais jouer de l’harmonica, et à chaque fois, ce chien poussait des hurlements comme s’il chantait une chanson, ma femme me disait alors : « Oh, ne joue pas de cet instrument ! Tu fais souffrir le chien ! » — ignorant que sa c’était en réalité une manifestation de joie ; qu’il était, en fait, un « chien-musicien » dont l’âme même vibrait au son de l’harmonica.
Pour comprendre le problème
d’Émile, je tentai un jour une expérience : je jouai ces mêmes morceaux — cette fois en utilisant la fonction « harmonica » de mon clavier électronique — tout en étant assis juste à côté du chien. Il ne manifesta absolument aucune réaction — rien de comparable à la réponse qu’il donnait face à l’harmonica véritable. Mais dès l’instant où je repris la « simple » harmonica en main, il se mit immédiatement à « chanter ».
Un jour, alors que j’étais à mon travail , je racontai cette anecdote au personnel, mais ils refusaient tout simplement de me croire.
Je demandai donc à ma fille d’aller jouer de l’harmonica pour le chien ; celui-ci se mit aussitôt à « chanter » — poussant un hurlement doux et léger — et les membres du personnel furent ravis de constater que je leur avais dit la vérité.
Tout cela démontre que, même si l’on tente de refouler sa véritable nature, celle-ci finit toujours par revenir au galop.
Pour nous consoler, disons-nous que l’intelligence artificielle ne pourra jamais véritablement remplacer les humains ; elle est dépourvue de sentiments — ce n’est rien d’autre qu’un robot 🤖. Quoi qu’il en soit, donnons une immense salve d’applaudissements pour nous les hommes ! 👏 👏 👏.